INTERVIEW

Le Pr. Aké Assi est un émérite botaniste. Agé de 82 ans aujourd’hui, il était en poste au département botanique de l’université de Cocody. Du fait de ses connaissances hors pairs en botanique, il est autorisé à présenter un doctorat de recherche qu’il obtient en France en janvier 1961 puis un doctorat d’Etat quelques années plus tard.

Il dénonce ici le refus des tradipraticiens de partager leurs connaissances des plantes de même que la déforestation. Tout en appelant à l’aide pour la constitution de son Centre de recherche en botanique.

 Quel commentaire faites-vous sur l’instauration d’une journée africaine de la médecine traditionnelle ?

c’est une très bonne journée pour reconnaitre notre médecine. Malheureusement, nous sommes en train de perdre cette médecine du fait que les vrais connaisseurs sont morts. Et ceux qui sont là actuellement – ce sont des apprentis – ne veulent pas dévoiler les plantes avec lesquelles ils soignent.

C’est le mauvais côté de cette médecine. Autrement, c’est une bonne médecine. Il serait très bien qu’on leur donne des conseils pour ne pas qu’ils cachent les plantes avec lesquelles ils soignent. Je ne sais pas si un jour, ils seront prêts à montrer ces plantes.

 Vous, vous avez fait beaucoup de recherche sur les plantes. C’était l’un de vos combats que de faire connaître les plantes. Est-ce que vous ne pensez pas avoir contribué à les amener à faire comme vous ?

Oui, quand j’ai remarqué que les vrais guérisseurs étaient en train de disparaître, j’ai pris sur moi de les cataloguer et de recenser les plantes avec lesquelles ils guérissent.

C’est pour cela que j’ai écrit plusieurs livres concernant ces plantes. Mon dernier livre est paru en mars 2011. Il est intitulé : « Abrégé de médecine et pharmacopée africaine ».

Mais, pour revenir à la pérennisation de la science traditionnelle, est-ce que vous pensez avoir formé des jeunes à poursuivre votre œuvre ?

A l’université de Cocody, d’Abobo-Adjamé, il y a plusieurs promotions de jeunes qui s’intéressent aux plantes médicinales.

Selon vous, qu’est-ce qu’il faut pour que les parents qui connaissent la valeur des plantes puissent mettre leurs connaissances au bénéfice de la postérité ?

Je ne sais pas si un jour, on arrivera à leur faire comprendre la nécessité de partager leur savoir. Je ne suis pas sûr.

Vous êtes pessimiste, professeur !

Oui ! Voyez-vous, j’étais à Grabo (sud-ouest de la Côte d’Ivoire, ndlr), en mission, il y a une quinzaine d’années. Je suis arrivé dans un village où des gens pleuraient parce qu’un serpent venait de mordre un paysan.

Et on cherchait vainement un guérisseur pour lui administrer un remède pour le sauver. Finalement, quelqu’un a pu ramener de son champ le spécialiste des morsures de serpent. Il est arrivé avec des feuilles qu’il a froissées et dont il a versé quelques gouttes dans la bouche de la victime. Quelque temps après, cet homme s’est réveillé et s’est mis à vomir une substance colorée.

Il s’est ensuite remis debout. Le soir, le guérisseur à qui il a été dit que j’étais présent dans le village car m’intéressant aux plantes, est venu me voir. Il m’a demandé si j’étais intéressé par ses plantes. Je lui ai répondu par l’affirmative. Et il m’a proposé de me rejoindre à Abidjan plus tard.

Effectivement, il est venu me retrouver à l’université et il m’a invité à Grabo. Je me suis une fois de plus rendu à Grabo, une semaine plus tard.

Une fois au village, le guérisseur a promis de me conduire tôt le matin en brousse pour me montrer les plantes qu’il a utilisées pour soigner la victime serpent.

Le matin, très enthousiaste, je suis allé retrouver le guérisseur chez lui pour qu’on aille en brousse. En traversant les villages, il y a des jeunes gens qui lui ont parlé en kroumen (une langue locale, ndlr). Moi, je ne comprends pas le kroumen, donc, je ne sais pas ce qu’ils se sont dit.

Toujours est-il qu’après 100 m, il (le guérisseur) n’était plus le même (rires). Je lui ai alors demandé ce qui se passait. Et il m’a répondu qu’il y avait quelque chose.

Nous avons encore fait 10m, et il me dit qu’on va retourner au village et remettre la cueillette au lendemain. Nous sommes ainsi retournés au village. Le lendemain matin, je me rends chez lui pour qu’on retourne en brousse.

Il me demande de rester au village le temps qu’il aille chercher les feuilles dont j’ai besoin. Je lui dis mais il faut que j’aille avec lui pour voir les plantes et écrire les noms. Il a refusé. A son retour, il est revenu avec quatre boules de feuilles qu’il a froissées. Je lui ai demandé le nom des plantes. Il a refusé de me les donner.

Et m’a invité à partir si je n’étais pas content de sa méthode. Mais avant de partir, j’ai pris soin de récupérer les boules de feuilles. Je les ai étalées pour pouvoir les reconstituer. Il y avait quatre espèces. Je lui ai donc proposé de rester au village, le temps pour moi, d’aller en brousse.

Je suis allé et je suis revenu avec chacune des feuilles qu’il a utilisées pour faire la boule qu’il m’avait proposée. J’ai ainsi reconstitué les feuilles qu’il a voulu me cacher à sa grande surprise. Tout ce discours pour vous montrer que les guérisseurs ne veulent pas montrer ce qu’ils savent des plantes. C’est ce que je désapprouve.

 Vous avez dénoncé la déforestation qui, selon vous, a fait disparaître de nombreuses plantes médicinales.

Le phénomène évolue avec l’avènement des plantations d’hévéa. Il n’y a presque plus de forêts classées aujourd’hui. A part celle de Taï et quelques autres forêts.

Depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960, nous avons perdu 42 espèces de plantes qui n’existent plus en Côte d’Ivoire à cause de la déforestation.

 Il n’y a plus de possibilité de les faire repousser?

Non, ce sont des plantes endémiques (unique à une région donnée, qui ne peuvent pousser nulle part ailleurs, ndlr). Elles ne poussent qu’en Côte d’Ivoire. On est satisfait de savoir qu’on les a en herbier. C’est-à-dire en séché dans des cassiers à l’Université.

Quel est votre meilleur souvenir depuis que vous faites de ce travail d’identification des plantes médicinales ?

Ma plus grande fierté, c’est le jardin botanique de l’Université et l’herbier national que j’ai constitués. Il y a certes des plantes qui n’existent plus mais, les jeunes peuvent les voir en séché.

Que voulez vous laisser à la postérité ?

Ce sont les livres que j’ai écrits.  J’ai construit une grande maison à Andokoi à proximité de la forêt du Banco. C’est une maison à deux niveaux que je voulais habiter avec ma femme et mes enfants.

Mais, avant que cette maison ne finisse, mes filles – j’en ai six – se sont toutes mariées et elles sont parties. Du coup, la maison est devenue trop grande pour ma femme et moi. Ça fait 20 ans que la maison est terminée et elle n’a jamais été habitée.

Avec la guerre, les documents que j’avais à l’université, je les ai transférés dans cette maison que je veux maintenant transformer en Centre de recherche. Je demande donc à ceux qui peuvent et qui veulent m’aider à constituer ce centre de le faire. C’est bon pour tout le monde.